On parle de santé mentale au travail comme d’une évidence. Les entreprises communiquent, signent des chartes, organisent des conférences. Les ministères lancent des campagnes. Les chiffres alarmants circulent, et chacun se dit « il faut agir ».

Pourtant, dès qu’on quitte le terrain des intentions, un constat s’impose : beaucoup d’actions restent à côté de la plaque, certaines sont cosmétiques, d’autres maladroites, et rares sont celles qui transforment réellement le quotidien.

Parce qu’une organisation n’est pas qu’un lieu de production : c’est un écosystème où se croisent des contraintes, des relations, des vulnérabilités, et où la santé psychologique se joue autant dans les microdétails quotidiens que dans les grandes décisions stratégiques.

C’est là que se noue le décalage entre ce qui s’affiche et ce qui se vit.

Et c’est aussi là que l’accompagnement des dirigeants devient un levier stratégique : parce qu’il n’y a pas de santé mentale durable dans les organisations sans alignement managérial fort.

Ce texte n’est pas un inventaire de bonnes intentions. Il part d’un principe simple : la santé mentale ne se décrète pas. Elle se construit dans le réel, dans les pratiques de management, dans la façon dont on écoute, dont on reconnaît les efforts, dont on aménage le rythme, dont on soutient… ou pas. Elle se teste à l’épreuve du temps, là où les effets de mode s’essoufflent et où seule la cohérence compte.

Accompagner les dirigeants dans cette transformation est donc essentiel, car ce sont eux qui incarnent ou freinent l’évolution culturelle nécessaire.

Alors, que faut-il faire ? Et surtout, qu’est-ce qu’il faut arrêter ?

Créé par Noémie GUERRIN avec Adobe Firefly (2025, Tous droits réservés)

La santé mentale au travail ne se décrète pas par un mail interne ou une campagne de sensibilisation. Elle se construit dans le quotidien : dans les pratiques, les espaces, les décisions, les relations. Et passer des intentions aux actes suppose d’attaquer le problème là où il vit : dans l’organisation, le management, la culture.

On ne peut pas prétendre s’occuper de santé mentale au travail si les salariés n’ont aucun endroit pour dire ce qu’ils vivent. Ces espaces doivent exister, être visibles et clairement identifiés comme sûrs. Et sûrs, ça veut dire sans risque pour la carrière, la réputation ou les relations.

Un accompagnement des dirigeants bien conçu permet justement de sécuriser ces espaces, de poser un cadre clair, et d’en faire un outil stratégique de management.

Ces temps peuvent être formels (réunions d’équipe, espaces de discussion réglementaires, entretiens réguliers) ou informels (pauses collectives, moments de débriefing après un projet intense). L’essentiel est qu’ils soient réguliers, intégrés au rythme de travail et non pas créés « en réaction » à une crise.

Ce qui marche :

  • Intégrer ces espaces dans lagenda : pas en « bonus si on a le temps », mais comme un rendez-vous régulier, prévu, respecté.
  • Former les managers et animateurs à l’écoute active, à la détection des signaux faibles, et à l’accueil de la vulnérabilité sans jugement.
  • Fixer des règles claires : ce qui se dit reste confidentiel, pas de répercussions négatives, et engagement à traiter ce qui peut l’être.
  • Donner une suite : s’il en ressort un problème concret, il doit être pris en charge, même si ça dérange. Un espace de parole sans suite, c’est une perte de crédibilité immédiate.

Le risque

  • L’effet soupape : on laisse les gens s’exprimer, on les écoute poliment… puis rien ne change. À court terme, ça soulage. À long terme, ça alimente la frustration et la méfiance.
  • Des animateurs non formés : un manager ou un RH mal préparé peut couper la parole, juger, minimiser, voire retourner la situation contre celui qui s’exprime. Résultat : plus personne ne parle.
  • L’appropriation par une seule personne : si l’animation repose sur un seul individu motivé, l’espace disparaît dès qu’il s’en va.

Ce qu’il faut éviter absolument

  • Les réunions « parole libre » qui se transforment en tour de table silencieux, parce que tout le monde sait que rien ne se passera ensuite.
  • Les espaces de parole « sous surveillance », où la direction ou la hiérarchie écoute… mais garde la main sur ce qui peut être dit.
  • Les dispositifs qui ne sont déclenchés que suite à un drame ou à une crise, ce qui envoie le message que la parole n’est légitime qu’en cas d’urgence.

Clé de réussite : La parole n’a de valeur que si elle est suivie d’actes. Sans retour concret, les espaces d’écoute deviennent rapidement un alibi de communication et dans ce cas, ils font plus de mal que de bien.

La reconnaissance est un carburant psychologique. Elle ne coûte rien financièrement, mais son absence a un prix énorme : désengagement, perte de sens, usure morale.
Et pourtant, dans beaucoup d’organisations, elle reste cantonnée à la récompense des résultats visibles : objectifs atteints, chiffres dépassés, projets livrés. Tout ce qui ne se mesure pas… s’efface.

Reconnaître l’effort, c’est aussi valoriser :

  • la qualité du travail réalisé, même si le résultat final dépendait de facteurs hors contrôle ;
  • la difficulté surmontée pour atteindre un objectif ;
  • l’investissement invisible : soutien à un collègue, partage de connaissances, implication dans un climat d’équipe positif.

Ce qui marche

  • Intégrer la reconnaissance dans les rituels d’équipe : feedbacks réguliers, moments dédiés à mettre en lumière les réussites, y compris les “petites victoires” du quotidien.
  • Diversifier les formes de reconnaissance : orale, écrite, publique, privée — toutes n’ont pas le même impact selon les personnes.
  • Équilibrer les critères : performance, engagement, qualité, innovation, entraide.
  • Valoriser l’effort même sans succès final : reconnaître un travail bien mené malgré un échec ou un contexte défavorable évite de décourager ceux qui se donnent à fond.

Le risque

  • La reconnaissance automatique : féliciter par réflexe sans être précis (« bon travail », « merci à tous ») finit par sonner creux. La reconnaissance n’a de valeur que si elle est spécifique et authentique.
  • Les félicitations inéquitables : si seuls certains profils sont mis en avant (souvent les plus visibles ou les plus extravertis), on alimente le sentiment d’injustice.
  • La reconnaissance instrumentalisée : utilisée comme un outil de motivation court terme, sans engagement réel sur l’amélioration des conditions de travail.

Ce qu’il faut éviter absolument

  • Limiter la reconnaissance aux chiffres : un chiffre atteint peut cacher un coût humain élevé.
  • Confondre reconnaissance et récompense matérielle : un bonus sans mot de considération personnelle n’a pas le même impact qu’une reconnaissance sincère et incarnée.
  • Ne reconnaître que ce qui se voit : les tâches invisibles (préparer un dossier en urgence, former un nouveau collègue, éviter un incident) sont souvent celles qui tiennent l’organisation debout.

Clé de réussite : La reconnaissance est un acte relationnel, pas un geste administratif. Elle doit être spécifique, sincère et régulière. Elle ne remplace pas de bonnes conditions de travail, mais elle renforce l’engagement et la résilience des équipes.

Former les dirigeants à incarner une culture de la récupération n’est pas accessoire : c’est une composante essentielle de l’accompagnement des dirigeants vers un leadership soutenable.

La récupération psychique n’est pas un luxe, c’est une condition pour que le travail soit soutenable dans la durée.
On ne recharge pas ses batteries en deux semaines de vacances si on a passé les onze mois précédents à vider son énergie sans pause.
Et pourtant, la culture dominante dans beaucoup d’entreprises reste celle du « toujours joignable », où ne pas répondre rapidement peut être perçu comme un manque d’engagement.

Le droit à la déconnexion est inscrit dans la loi… mais il reste souvent théorique. Dans la pratique, les notifications tardives, les réunions qui débordent sur les temps de vie, et les attentes implicites de disponibilité permanente grignotent les marges de récupération.

Ce qui marche

  • Établir des règles claires : pas d’emails ni de messages instantanés au-delà d’une certaine heure, et un cadre explicite sur les temps de repos et week-ends.
  • Montrer l’exemple par le haut : un dirigeant ou un manager qui respecte ces règles envoie un signal fort ; celui qui envoie un mail le dimanche soir annule tout le message.
  • Adapter au télétravail : prévoir des temps de pause obligatoires, limiter les visios consécutives, éviter les plages horaires impossibles pour les équipes en horaires décalés ou multi-fuseaux.
  • Sensibiliser à l’importance de la récupération : rappeler qu’une baisse de performance liée à la fatigue coûte plus cher que de préserver les temps de repos.

Le risque

  • La déconnexion déclarative : afficher une politique « zéro email après 19h » mais tolérer, voire encourager, les exceptions.
  • Le transfert de charge sur le salarié : dire « tu es libre de couper » tout en maintenant une pression implicite (« on avait besoin de ta réponse hier »).
  • La déconnexion punitive : retirer les outils de communication hors horaires… mais continuer à donner des délais irréalistes qui obligent à travailler dans l’ombre.

Ce qu’il faut éviter absolument

  • Les injonctions paradoxales : organiser une formation sur la déconnexion et envoyer les invitations à 21h.
  • Les politiques uniformes qui ne tiennent pas compte des réalités métier (astreintes, interventions d’urgence, gestion internationale).
  • Les dispositifs « cosmétiques » : une application bien-être ou un séminaire déconnexion ne compenseront jamais un rythme de travail épuisant.

Clé de réussite : La déconnexion est d’abord une affaire de culture et d’exemplarité. Tant que les comportements quotidiens contredisent les règles affichées, celles-ci restent symboliques. Favoriser la récupération, c’est accepter de revoir les objectifs, les délais et les modes de communication — pas seulement couper les notifications.

On demande aujourd’hui aux managers d’être stratèges, pilotes, communicants, coachs, médiateurs, gardiens de la performance… et, depuis quelques années, garants de la santé mentale de leur équipe.

Mais sans accompagnement des dirigeants à ces nouveaux enjeux humains, la pression redescend en cascade sans filtre, alimentant l’épuisement silencieux des encadrants.

Sur le principe, c’est logique : le management de proximité est souvent le premier point de contact en cas de difficulté. Mais dans la réalité, on oublie trop souvent que les managers sont eux-mêmes sous pression, parfois en souffrance, et rarement formés à cette mission humaine.

Le risque ? Transformer le rôle de manager en mission impossible : maintenir la performance tout en étant le soutien psychologique permanent, le tout sans formation, sans temps dédié, et parfois sans reconnaissance de ce travail invisible.

Ce qui marche

  • Recruter ou promouvoir sur des compétences relationnelles : l’écoute, l’empathie, la gestion collective ne sont pas des “soft skills” secondaires, mais des compétences clés de performance durable.
  • Former au management humain : gestion des conflits, détection des signaux faibles, conduite d’entretiens sensibles, prévention de l’épuisement.
  • Accompagner la santé mentale des managers eux-mêmes : accès à des espaces de parole, coaching, soutien psychologique si nécessaire.
  • Valoriser le temps passé à manager : intégrer dans les objectifs la qualité de l’accompagnement humain, pas seulement les résultats chiffrés.

Le risque

  • L’effet “bouchon” : les managers deviennent un mur de soutien sans relais au-dessus d’eux. Ils encaissent la pression de leur équipe et celle de leur direction, jusqu’à l’épuisement.
  • Le management compassionnel à sens unique : on exige de la bienveillance envers l’équipe, mais on continue à manager le manager avec des objectifs inatteignables et un reporting permanent.
  • La déresponsabilisation de l’organisation : considérer que la santé mentale des équipes dépend uniquement du manager, en oubliant les causes structurelles.

Ce qu’il faut éviter absolument

  • Nommer manager “par défaut” le meilleur expert technique, sans vérifier ses aptitudes relationnelles.
  • Envoyer les managers en formation “écoute et bienveillance” sans changer les pratiques organisationnelles qui génèrent du stress.
  • Confondre proximité et intrusion : un manager présent n’est pas un manager qui surveille, mais un manager qui soutient.

💡 Clé de réussite : Soutenir le management dans son rôle humain, c’est donner des moyens, du temps et un cadre clair. Ce n’est pas ajouter une couche de responsabilité émotionnelle sur un rôle déjà saturé, mais reconnaître que la qualité de la relation managériale se construit autant par la posture que par les conditions dans lesquelles elle s’exerce.

Trop d’entreprises lancent des actions de prévention sans penser à leur continuité. Un accompagnement structuré des dirigeants permet d’ancrer la santé mentale dans la stratégie long terme.

La santé mentale au travail ne peut pas être un projet ponctuel, une “année thématique” ou un plan d’action qui s’arrête une fois le rapport rédigé.
Si on veut qu’elle devienne une réalité organisationnelle et pas seulement une cause affichée, elle doit être intégrée à la stratégie de l’entreprise, avec un pilotage continu et une capacité à évoluer avec le temps.

Le danger, c’est de considérer la santé mentale comme un sujet “campagne” : on fait du bruit pendant quelques mois, on organise quelques actions visibles… puis on retourne aux priorités habituelles.
Résultat : le message envoyé aux équipes est clair — c’était un sujet de communication, pas un engagement de fond.

Ce qui marche

  • Des plans d’action pluriannuels avec des objectifs précis, des étapes intermédiaires et des indicateurs suivis.
  • Un pilotage partagé : impliquer la direction, les RH, les managers, les représentants du personnel, et parfois même des partenaires externes.
  • Une évaluation régulière : mesurer non seulement les résultats, mais aussi l’impact perçu par les salariés (climat, confiance, sécurité psychologique).
  • Une capacité d’ajustement : accepter de revoir certaines actions si elles ne produisent pas les effets attendus.

Le risque

  • L’effet feu de paille : beaucoup d’énergie au début, puis un essoufflement faute de moyens ou d’ancrage dans la stratégie globale.
  • Les indicateurs trompeurs : se contenter de chiffres “cosmétiques” (nombre de participants à une action, taux de réponse à un sondage) sans évaluer le réel changement dans les pratiques et la culture.
  • La dépendance à une personne clé : si la dynamique repose sur un seul porteur de projet, tout peut s’arrêter à son départ.

Ce qu’il faut éviter absolument

  • Lancer des actions isolées sans lien entre elles, au risque de créer une impression de “poussière d’initiatives” sans cohérence.
  • Communiquer en interne sur des engagements sans montrer les résultats concrets.
  • Négliger le suivi après un lancement réussi : l’élan initial ne se maintient pas tout seul.

Clé de réussite : Inscrire la santé mentale dans la durée, c’est accepter que ce soit un chantier permanent. Comme la sécurité physique, elle doit faire partie du quotidien et des réflexes collectifs. Ce n’est pas une “mission de plus” : c’est une condition de performance et de pérennité.

On pourrait se rassurer en se disant que les choses bougent.
Que les entreprises parlent enfin de santé mentale, qu’elles affichent des programmes d’inclusion, qu’elles signent des chartes et organisent des conférences.
Mais soyons lucides : entre les discours et ce qui se vit vraiment, il y a un monde.
Et ce monde-là, c’est le terrain.

Le dire est une chose. Le faire, en est une autre.
Dans la majorité des entreprises, l’inclusion des troubles psychiques ou des situations de vulnérabilité se pense encore comme un acte ponctuel, presque expérimental, et rarement comme une transformation structurelle.

Réintégrer une personne tout juste revenue d’un burn-out à participer à à notre séminaire de fin d’année ne suffit pas à recréer du lien. Si l’environnement de travail n’a pas été repensé, si les causes de l’épuisement persistent, cette présence peut même accentuer le sentiment de décalage ou d’isolement.


Parler d’inclusion de personnes vivant avec une schizophrénie ou un trouble bipolaire, c’est bien ; mais savoir réellement ajuster le travail à leurs besoins, c’est autre chose.
Cela exige :

  • une compréhension fine de la nature et de la variabilité des troubles,
  • la capacité à moduler les rythmes, les responsabilités et les modes de communication,
  • une réflexion sur l’environnement matériel et sensoriel du poste,
  • et surtout, une tolérance à la différence qui dépasse le seul registre de l’acceptation symbolique.

En sociologie du travail, on sait que les organisations fonctionnent avec des normes implicites de performance. Ces normes ne se limitent pas à « faire le travail » : elles incluent des attentes sur la disponibilité, la réactivité, la résistance au stress, la continuité de l’effort. Or, pour certaines personnes, ces critères sont fluctuants par nature.
L’accepter suppose de déplacer la norme, pas simplement de « faire une exception ».

Psychologiquement, cela interroge aussi la capacité des collectifs à gérer l’hétérogénéité. Les équipes sont souvent socialisées dans l’idée qu’« être fiable » signifie être constant, prévisible, identique à soi-même jour après jour. Introduire des profils dont le rythme peut varier remet en cause ce cadre de référence, et provoque parfois des tensions ou de l’incompréhension.

En réalité, l’inclusion authentique oblige à passer d’une vision du travail centrée sur la productivité immédiate à une vision plus systémique, où la performance est vue comme le produit d’un équilibre durable entre santé et contribution.
Et cette bascule demande un changement culturel profond, pas seulement un ajustement procédural.

À force de vouloir bien faire, certaines organisations glissent vers un écueil : voir de la pathologie partout.
Un collaborateur fatigué devient « en burn-out », un conflit ponctuel se transforme en « harcèlement », un doute ou une baisse de motivation est lu comme un signe de « dépression ».

En psychologie clinique, cette tendance est appelée surpathologisation : l’interprétation de comportements ou d’états émotionnels ordinaires comme s’ils relevaient d’un trouble.
Cela peut partir d’une intention protectrice — repérer tôt pour agir vite — mais cela comporte deux risques majeurs :

  1. Réduire la complexité humaine à une étiquette médicale.
    En fixant trop vite un diagnostic implicite, on gomme le contexte, les causes organisationnelles, les dynamiques collectives. Un mal-être peut être lié à une surcharge ponctuelle, à un conflit mal géré, à une perte de sens… pas nécessairement à un trouble psychique.
  2. Renforcer la stigmatisation.
    Paradoxalement, vouloir « nommer » un état peut créer davantage de distance.
    En sociologie de la déviance, Howard Becker explique que l’étiquette sociale devient performative : elle modifie la manière dont la personne est perçue et traitée, ce qui peut l’enfermer dans un rôle qu’elle n’avait pas initialement.
    Ainsi, décrire précisément ce qu’est une dépression dans un contexte professionnel peut — chez certains employeurs — alimenter la réticence à recruter ou à confier des responsabilités à quelqu’un qui en a souffert.

Le problème se renforce lorsque la lecture est uniquement individuelle.
En attribuant le mal-être à la fragilité d’une personne, on oublie de questionner les facteurs organisationnels : charge de travail, management, valeurs, conflits de rôle…
Cela rejoint ce que Christophe Dejours appelle « la psychologisation des problèmes du travail » : on réduit un problème collectif à un trouble personnel, ce qui dédouane l’organisation de toute remise en question.

Enfin, ce biais touche aussi les politiques d’inclusion.
Sous l’étiquette « handicap psychique », on regroupe des réalités très diverses : schizophrénies, troubles bipolaires, troubles anxieux sévères, dépressions récurrentes… chacune avec ses variations d’intensité, ses périodes de rémission, ses besoins spécifiques.
Croire qu’un seul protocole d’adaptation suffit est illusoire. Cela suppose au contraire une approche fine, sur-mesure, et la reconnaissance que la variabilité n’est pas un échec… mais une donnée de départ.

Les mots rassurent. Ils donnent l’impression de maîtriser ce qui, autrement, paraît insaisissable. Mais en santé mentale, un même mot peut recouvrir des mondes différents.

Prenons la « dépression ».
Pour un clinicien, il s’agit d’un ensemble de critères diagnostiques précis (DSM-5, CIM-11) : durée, intensité, retentissement sur le quotidien, absence de causes médicales directes…
Pour un salarié, dire « je suis en dépression » peut désigner un effondrement total, une lassitude profonde ou même un état transitoire de découragement.
Pour un manager, ce mot évoquera parfois un arrêt long, une perte de productivité, une incapacité durable — souvent plus liés à des représentations sociales qu’à la réalité clinique.

Cette variabilité des représentations crée un risque :

  • Le fantasme pathologique : on imagine la dépression comme un état figé et irréversible, ce qui conduit à écarter des profils par crainte de « fragilité chronique ».
  • L’effet d’uniformisation : on applique les mêmes mesures à tous ceux qui portent une même étiquette, alors que les besoins peuvent aller du simple aménagement temporaire à un accompagnement très structuré.
  • La dissonance entre vécu et attente organisationnelle : un salarié en phase de rétablissement peut vouloir reprendre progressivement, mais l’entreprise attend une reprise « à 100 % » ou au contraire le met à l’écart « par précaution ».

Ce phénomène dépasse la seule dépression.
Sous un même terme — schizophrénie, trouble bipolaire, anxiété sévère — on trouve une diversité de trajectoires et d’intensités :

  • Des périodes de stabilité longues, parfois indiscernables de celles d’une personne sans diagnostic.
  • Des épisodes aigus, mais aussi des phases de rémission complètes.
  • Des stratégies d’adaptation efficaces mises en place par les personnes elles-mêmes, parfois invisibles au collectif.

En sociologie du travail, cela pose la question de la capacité réelle des organisations à accueillir l’hétérogénéité humaine.
Ne pas réduire la personne à un mot suppose un double mouvement :

  1. Désapprendre l’évidence — interroger nos propres représentations de la maladie mentale.
  2. Construire des réponses modulables — sortir du « protocole unique » pour aller vers des ajustements négociés, évolutifs et révisables dans le temps.

En clair, il ne s’agit pas seulement d’« inclure », mais de cohabiter avec l’imprévisible, d’accepter que le travail s’adapte parfois au rythme de l’humain — et non l’inverse.

Le rôle du dirigeant dans ce changement de paradigme est crucial. L’accompagnement des dirigeants ne vise pas à lisser les résistances, mais à aider à repenser ce qu’est un travail “bien fait”.

Le cœur du problème est là : tant que l’entreprise ne repense pas sa finalité, l’adaptation restera perçue comme un coût.
Dans une logique strictement productiviste, le temps et l’énergie consacrés à ajuster un poste sont vus comme des pertes, pas comme des investissements.

Un poste aménagé, un rythme allégé, une flexibilité sur les horaires… devraient être envisagés comme des leviers de durabilité du travail, pas comme des concessions accordées par bonté d’âme. Or, dans beaucoup de cultures organisationnelles, l’adaptation reste associée à un traitement d’exception — et donc, implicitement, à une dette de l’individu envers l’entreprise.

En sociologie du travail, c’est une question de contrat psychologique : la manière dont l’organisation perçoit la valeur d’un salarié ne se limite pas à ses performances chiffrées, mais aussi à sa contribution qualitative, à son rôle dans le tissu social du collectif, à sa capacité à maintenir un climat sain.
En psychologie, on sait que la performance durable est directement corrélée à la sécurité psychologique : un salarié qui sait que son environnement s’ajuste à ses contraintes sera plus engagé, plus créatif, plus fiable à long terme.

Cette réflexion dépasse largement la santé mentale :

  • Elle concerne les troubles neuro-atypiques (dyslexie, TDAH, TSA) qui nécessitent parfois des aménagements mineurs pour un impact majeur.
  • Elle touche les handicaps invisibles (douleurs chroniques, maladies auto-immunes) qui n’entrent pas dans les radars de l’ergonomie classique.
  • Elle rejoint les contraintes personnelles (parentalité, aidance, engagement associatif) qui influencent aussi la disponibilité et la charge mentale.

Ce que ça implique, c’est un changement de paradigme :
Passer d’un modèle où l’humain doit se conformer à la machine organisationnelle à un modèle où l’organisation se façonne pour que les humains puissent y contribuer durablement.
Tant qu’on reste prisonniers de la seule métrique du rendement immédiat, on continuera de sacrifier les talents qui ne rentrent pas dans le moule standardisé… et on appellera ça de la « gestion des ressources humaines ».

Tant que la performance reste l’unique boussole, l’adaptation restera marginale, négociée à la marge, souvent vécue comme un passe-droit.

L’accompagnement des dirigeants n’est pas un luxe RH, c’est un levier de cohérence entre discours et réalité.

Parce qu’aménager un poste, alléger un rythme, accepter une flexibilité horaire, ce n’est pas un cadeau — c’est reconnaître que la productivité n’est pas l’unique indicateur de valeur.

C’est aussi comprendre que la santé mentale, les troubles neuro-atypiques ou les handicaps invisibles ne sont pas des parenthèses à gérer, mais des réalités durables à intégrer.

Et que l’adaptation, loin d’être un frein, peut devenir un levier pour repenser le travail lui-même.

Alors oui, arrêtons de nous mentir : la santé mentale au travail, loin d’être uniquement la mise en lumière très politique de l’année 2025, est une transformation de fond qui oblige à repenser nos organisations, nos priorités et notre rapport même au travail.

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